FAMILLE - Problématique contemporaine


FAMILLE - Problématique contemporaine
FAMILLE - Problématique contemporaine

La mise en question, par l’ethnologie, de l’universalité de nos structures de parenté traditionnelles, ainsi que la révolution introduite par la psychanalyse dans la compréhension de la sexualité sont deux facteurs qui influent largement sur la transformation des relations familiales. On se bornera ici à analyser l’impact de l’histoire immédiate et la radicalité du changement de perspective qu’entraîne la société de type industriel et urbain. Les conséquences de la relativité dans le domaine sexuel, telle qu’elle est révélée par l’actuelle évolution de la civilisation, rencontrent de grandes résistances psychologiques, mais elles s’imposent à l’observateur; elles affectent directement la rencontre quotidienne de l’homme et de la femme; elles obligent à comprendre d’une façon nouvelle la vie familiale et l’institution du mariage.

À leur tour, ces modes nouveaux de rencontre et la manière différente d’apprécier le poids et le sens des institutions affectent profondément l’ensemble des relations homme-femme. Non seulement les définitions du masculin et du féminin changent de signification, mais, du même coup, leur jonction, dans la vie quotidienne comme dans le mariage, ne peut plus rester la même. Une problématique nouvelle de la famille se dessine.

1. Du parental au conjugal

Deux caractéristiques liées entre elles permettent de synthétiser les principaux aspects des changements qui affectent la vie familiale: le rétrécissement de la famille au couple et à ses enfants, et la disparition de l’enracinement au sol que procurait la propriété foncière.

Jadis la grande famille hiérarchisée était le modèle et la norme. Sous l’autorité de son chef, ordinairement l’ancêtre, elle rassemblait les fils mariés, leurs femmes et leurs enfants; l’accent était mis sur les liens de la lignée, la transmission des biens et des traditions: les valeurs étaient donc celles du passé (cf. communautés FAMILIALES). Aujourd’hui la famille tend à se réduire à un couple tourné vers l’avenir: un homme et une femme se rencontrent et décident de faire à deux leur histoire. Le couple et ses enfants constituent ce qu’on appelle parfois «la famille nucléaire». Les liens du sang cèdent sans cesse davantage la place à ceux de l’amour. Le symbolisme de la maison ancestrale, réceptacle de traditions, lieu sacré où se renouvellent et se renforcent les liens parentaux, est de moins en moins perçu dans le tissu urbain. Avec la mobilité des sociétés modernes, la série d’appartements divers où les couples affrontent leur solitude n’est pas sublimée par l’évocation du passé; plutôt qu’à la maison d’enfance, ils rêvent à celle qu’ils aménageront eux-mêmes dans un lieu de leur choix.

Pour comprendre un tel passage et ses conséquences sans prétendre en écrire l’histoire, il faut au moins évoquer les débuts du siècle dernier et mesurer l’impact de l’industrialisation sur les traditions et valeurs familiales qui n’ont cessé de s’effriter jusqu’à nos jours.

Les débuts de la révolution industrielle

Au moment même où, déjà ébranlée par la Révolution française, elle est remise en question, la famille de type patriarcal se trouve défendue et sa hiérarchie canonisée. Elle correspond aux époques où les principales forces de production sont l’agriculture et l’artisanat; on peut la dire famille agraire . Les constructions conceptuelles de Louis de Bonald, dont l’influence fut grande, sont typiques de la nostalgie conservatrice. Le passé se mue en idéologie: les liens de la famille à la propriété foncière sont systématisés; l’institution familiale, telle qu’elle apparaît dans les temps féodaux, est idéalisée pour être présentée comme une norme. Les conservateurs sont inquiets du péril de mort dont la menacent des innovations révolutionnaires telles que le divorce et, plus largement, la valorisation de l’individu. Pour interdire toute mise en question et barrer la route à des transformations dangereuses, Louis de Bonald veut faire du type traditionnel, non pas la conséquence – au moins partielle – d’une étape de l’évolution sociale, mais la norme d’un état de choses définitif, parce que naturel. L’état de choses «naturel», exigeant une famille de style patriarcal, n’est pas l’état primitif, que Louis de Bonald appelle «l’état natif» de la société. Il s’agit d’une certaine perfection sociale, voulue par Dieu et atteinte au terme d’un long processus qui culmine dans une organisation chrétienne de la vie économique et politique de type théocratique. La nation apparaît comme une grande famille hiérarchisée dont le roi est le père. Le chef de l’État, le père de famille et toutes les autorités intermédiaires, chacun à son rang, répercutent l’image du Père céleste; leur pouvoir paternel émane de la suprême paternité divine.

De son côté, la bourgeoisie, qui est le principal bénéficiaire de la Révolution, reste largement fidèle aux idées traditionnelles. La perpétuation d’une image patriarcale de la famille ne tient pas seulement à la solidité d’habitudes immémoriales, elle se fonde aussi sur des avantages économiques. Proclamer l’autorité souveraine du père de famille, c’est lui permettre de gouverner les capitaux en même temps que les alliances. L’idéologie libérale apporte aussi des justifications plus ou moins solides: le bourgeois libéral professe que le marché trouve son équilibre dans la libre-concurrence, qu’il existe une harmonisation automatique des décisions individuelles et que réussissent celles qui sont justes. Bref, la vie économique et sociale est gouvernée par des lois naturelles, au nom desquelles on se plaît à prôner des institutions canalisant et rendant inoffensives les grandes forces d’une sexualité qui, libérées, menaceraient dangereusement l’ordre public.

Mais entre les bourgeois libéraux et les conservateurs les différences sont grandes. Pour ceux-ci, la famille est ordonnée à la transmission, dans une lignée, tout à la fois de terres et de traditions; le lien à la terre est essentiel et l’assurance de sa solidité suppose le droit d’aînesse. Pour ceux-là, l’objet à transmettre fait défaut: le nouveau bourgeois ne dispose que d’un capital récemment acquis et divisible; son absence d’enracinement dans les traditions de la féodalité lui est d’ailleurs ironiquement reproché. D’autre part, l’individualisme qu’il professe fait de lui un adversaire résolu du droit d’aînesse. La solution sera fréquemment l’enfant unique, d’autant plus que d’autres facteurs vont dans le même sens: à cette époque, en effet, se renverse le rapport entre fortune et famille nombreuse. Dans la famille agraire, le grand nombre d’enfants était une richesse; dans la famille bourgeoise, il menace les capitaux acquis.

Quant à la nouvelle classe d’hommes qui commence à s’agglutiner autour des usines et des cités, elle ne se retrouve ni dans les images anciennes, ni dans les justifications diverses qui sont données au passé. Les représentations traditionnelles, comme le lien entre famille heureuse et famille nombreuse, supposent que l’entreprise, artisanale ou agricole, ne déborde pas le cadre familial. La dislocation de l’institution patriarcale s’accélère à l’heure même où on la défend avec le plus de force; l’ouvrier doit vivre une contradiction plus radicale encore, dans la mesure où la référence est de type agraire; l’ouvrière, en particulier, ne peut être intégrée au vieux système.

Traditionnellement, la femme a un rôle fixe et limité: elle trouve son épanouissement dans la maternité qui en fait à la fois le symbole et la gardienne du foyer. Ce rôle peut être sublimé dans une maternité spirituelle – chez la religieuse, par exemple. D’autres images peuvent interférer; celle de l’épouse fidèle est classique, celle de la vierge aussi, incarnant en quelque sorte l’inaccessibilité de «l’éternel féminin ». De toute façon, les responsabilités sociales ou professionnelles sont exclues, sauf exceptions admirables, mais non pas imitables. Pas d’études pour les filles qui ne doivent être préparées qu’à leur rôle de ménagère ou de maîtresse de maison. En définitive, le rôle de la femme est domestique, avant d’être social... Une activité hors du foyer est contraire à la vision patriarcale. Que dire alors de ces ouvrières que la société condamne à travailler jusqu’à seize heures par jour à l’usine, sans que leur travail soit valorisé, ni modifie le rôle attribué idéologiquement à la femme.

Changements actuels

Dans la société économique actuelle, de nombreux facteurs contribuent à transformer totalement la fonction de la famille, ce qui ne peut aller sans en modifier le sens.

Le monde du travail n’est plus à l’échelle d’une famille même élargie. Celle-ci n’est déjà plus unité de production; bien plus, les équipements collectifs commencent à rendre aléatoire son analyse comme unité de consommation. Cet effritement du rôle économique de la famille entre en interaction avec les transformations sociales pour rendre vaines les justifications classiques de la propriété familiale et pour relativiser le rôle culturel du cercle familial.

Le tissu urbain se généralise. Jadis, la ville imitait la campagne et s’organisait en quartiers strictement délimités où étaient privilégiées les relations de voisinage. Aujourd’hui, la campagne imite la ville. Le réseau de relations s’élargit et se diversifie bien au-delà du voisinage. Alors que la grande famille était jadis l’ultime refuge, un certain nombre de sécurités sont aujourd’hui assurées collectivement, sans qu’intervienne un lien affectif. Un réseau diversifié de communications permet à des organismes spécialisés (hôpitaux, asiles de vieillards, crèches, écoles maternelles...) de prendre le relais de la famille. L’importance de la collectivité globale dans laquelle s’insère le foyer en transforme les fonctions.

Le rôle de la femme, en particulier, s’en trouve profondément modifié. Toute sa vie s’inscrivait dans la double dépendance de la nature et de l’homme. La dépendance par rapport à la nature était inscrite dans la fonction reproductrice. De la soumission au père, la femme passait à l’obéissance due au mari; elle demeurait perpétuellement mineure et les soucis du foyer remplissaient sa vie. Actuellement, les progrès biologiques et techniques lui donnent un large temps libre qui ne peut rester vide. L’espérance de vie s’ouvre pour elle au-delà de la ménopause; auparavant, la maîtrise des conditions de la génération et la régulation des naissances lui permettent d’envisager la réalisation de projets personnels. La technique, d’autre part, entrant au foyer avec de nombreux équipements ménagers, supprime l’usine de transformation miniature qu’était jadis la cuisine et rend moins onéreux l’entretien d’une maison, enfin, dans le foyer même pénètre le monde entier par la radio et la télévision.

La famille devient mobile, de la mobilité qui caractérise la nouvelle société industrielle dans son ensemble, qu’il s’agisse de l’homme ou des usines, des institutions. Mobilité géographique: la famille, libérée de l’enracinement local, cesse de découvrir des vertus humanisantes à l’appartenance stricte au cercle clos des traditions de la tribu. Mobilité professionnelle: de nombreux secteurs industriels et même agricoles imposent de multiples recyclages qui forcent le couple à se tourner vers l’avenir, et non plus à valoriser l’expérience acquise. Mobilité sociale enfin: la qualité des relations, l’ampleur des responsabilités dépendent de plus en plus de la valeur personnelle et de la formation reçue; les classes sociales sont de plus en plus perméables, même si l’origine familiale peut encore constituer un handicap.

2. Nouveaux foyers et nouvelles relations sociales

La vie sexuelle change avec la vie sociale: de parental, le lien est devenu conjugal. Dans le système parental, le mariage était considéré avant tout comme une institution ajoutant une cellule à un monde social organisé et préexistant; dans la perspective conjugale, il est d’abord relation interpersonnelle, rencontre d’un homme et d’une femme pour une histoire à faire à deux. Quand l’important n’est plus la lignée ni la maison avec ses traditions à transmettre, c’est simplement l’autre, le partenaire tel qu’il est, qui prend toute la place, avec la perspective ouverte sur l’avenir.

La femme dans la vie du couple

Si ce changement est dû à de profondes transformations économiques et sociales, il en entraîne d’autres à son tour; la valorisation du conjugal est peut-être aujourd’hui la source principale des changements qui affectent les vieux stéréotypes du monde féminin. Il est, par exemple, tout à fait impossible de garder la traditionnelle ségrégation sexuelle et de confiner la femme dans les tâches ménagères et éducatives. L’ouverture s’effectue dans la mesure même où la famille est réduite à son noyau essentiel: le couple et ses enfants, face à un avenir pour lequel le passé ne fournit plus de modèles valables, et qu’il faut organiser.

Le couple cherche de plus en plus à assurer son autonomie. Dans les structures parentales, appui et sécurité se trouvaient dans les larges cercles concentriques de la parenté; la famille de type conjugal met au contraire l’accent sur la nécessaire et difficile séparation d’avec les parents; il ne s’agit certes pas de rompre les liens affectifs, mais d’assurer l’indépendance du couple.

La femme pouvant mener une vie personnelle et le couple devant affirmer son autonomie, la rencontre de l’homme et de la femme, puis l’histoire de leur union vont se trouver fortement individualisées. Dans le système parental, l’expérience matrimoniale était plutôt celle d’un groupe ou d’une classe qu’une expérience individuelle; en tout cas, les valeurs du mariage étaient objectivables et apparaissaient comme le bien commun de la société. Au contraire, les valeurs d’une rencontre homme-femme dans la dilution du tissu urbain sont de plus en plus le bien fragile d’un couple dans une expérience impossible à communiquer. La perte de la sécurité, que donnaient l’enracinement parental et la stabilité des institutions, ne peut être compensée que par une valorisation et une intensification de l’intimité.

Relativité des modèles

Dans la mesure même où les valeurs poursuivies sont personnelles avant d’être sociales, il n’y a plus un modèle, mais plusieurs: il existe des couples dont la formule paraît valable à la société moderne, mais non un type de couple qu’elle pourrait prendre comme modèle.

Il peut s’opérer d’abord une transposition du modèle ancien de la famille, qui ne doit pas être confondue avec les survivances néfastes. La femme choisit de rester au foyer, femme d’intérieur au service de son mari et de ses enfants, mais dans une famille ouverte où elle peut s’épanouir en des relations multiples. C’est encore la femme au foyer, mais c’est une autre façon d’être au foyer. Avant tout parce que c’est un choix et non plus un destin imposé par une vision du monde définitive. Ensuite parce que le foyer lui-même est ouvert largement à des responsabilités sociales, qu’elles soient communes au couple ou propres à chacun des conjoints.

Il en va tout autrement si la famille ancienne subsiste comme un corps étranger dans la vie moderne. Quand les mentalités restent trop imprégnées du passé pour pouvoir transmuer les rôles, nous trouvons encore la femme au foyer; mais elle s’ennuie et ne peut s’épanouir dans ce foyer d’hier où des devoirs factices aggravent sa solitude. Une enquête de l’U.N.E.S.C.O. nous révèle que plus d’une femme sur trois (36 p. 100), parmi celles qui ne travaillent pas, souffre de névroses. La faute n’en est pas toujours au couple: perdu dans l’anonymat d’une cité sans frontières, face aux risques accrus d’un avenir à construire, emprisonné dans un filet de relations complexes qu’il n’a pas choisies, le couple ne peut échapper à la solitude affective qu’en se créant son propre réseau affectif et social, dans celui de la cité; or le retard dans les structures sociales peut être aussi néfaste que les résistances psychologiques; il peut même les susciter. Il faut dénoncer les nostalgies du passé et les recherches, vouées d’avance à l’échec, qui tentent de recréer l’espace tiède et clos d’un village mythique, au lieu de se tourner vers l’avenir et d’organiser le tissu urbain.

Le couple moderne comporte encore deux modèles, de plus en plus fréquents. Le couple à rôles sociaux homogènes où mari et femme travaillent dans le même secteur professionnel ou dans des secteurs parallèles; soucis, espoirs, conflits sociaux sont communs ainsi que l’ensemble des relations. Le couple à rôles sociaux hétérogènes où chacun travaille dans un secteur différent de la vie économique; chacun a ses propres problèmes, chacun noue ses propres relations inconnues de l’autre; échanges et accords sont sur un autre plan. Ces deux modèles ne sont pas rares et annoncent l’avenir; ils doivent être choisis librement, aucun n’est normatif. L’essentiel ici est que la vie à deux soit envisagée avec lucidité et son cadre accepté hors de toute objectivation définitive.

Sans doute faudra-t-il vivre quelque temps encore la discordance entre les stéréotypes d’hier et la réalité présente. Reste à poser clairement les problèmes d’aujourd’hui sans définir des lendemains, car le flux est trop rapide, surtout celui qui, de mère en fille, balaye l’image traditionnelle de la femme. La psychanalyse l’affirme et c’est devenu évident pour le sociologue: c’est la relation même des sexes, d’abord à l’intérieur de la vie familiale – où se répercute la vision que la société a de la vie sexuelle et ce qu’elle en attend – qui construit la personne et la colore de masculinité et de féminité.

Étudier la famille ce n’est pas seulement étudier une institution, mais un système de relations, avant tout la relation homme-femme qui la déborde et la construit. Ainsi la famille doit-elle être située dans le champ de la sexualité! L’analyse de la sexualité n’est pas restreinte à l’étude du corps considéré comme instrument de la génération, elle est elle-même – et déjà au niveau biologique – étude d’une relation complexe et fondamentale.

3. La famille et le champ de la sexualité

Dans l’institution familiale de type parental, la vie sexuelle devait trouver son équilibre à l’intérieur de normes sociales rigoureuses; la société sacralisait même ses normes pour mieux défendre sa stabilité. La famille «nucléaire», libérée de l’enracinement parental, est beaucoup plus fragile; désacralisés, les liens conjugaux sont plus personnels, mais perdent de leur force et de leur rigueur. Quand la famille élargie formait les mailles essentielles de la contexture sociale, règles et tabous la protégeaient contre la violence du sentiment ou l’émergence de la passion hors du cadre défini; rencontres et échanges étaient strictement réglementés. Aujourd’hui, c’est en puisant ailleurs leur force que les liens sociaux, économiques et politiques enferment les individus dans un réseau serré de relations anonymes ou dans des associations de type électif.

Devant cette évolution, certains sont plus attentifs à l’absence de normes dans la vie sexuelle et la réfèrent à l’anonymat concomitant des relations complexes; ils diront qu’à la rigueur de l’embrigadement anonyme répond une anarchie sexuelle, qui en est la compensation. Pour d’autres, en revanche, la multiplication des associations électives au travers même de ce réseau serré de communications qu’est le tissu urbain est moyen de personnalisation. Dès lors, l’anarchie sexuelle est l’envers et la conséquence de la liberté. Le partenaire sexuel n’est plus imposé par la famille ou par les convenances sociales. Les mêmes causes qui permettent le choix libre du conjoint rendent l’institution plus fragile.

Le déséquilibre et la crise tiennent essentiellement à la persistance d’images agraires de la famille dans un monde industriel qui les dévalorise. On dit qu’il n’y a plus de normes parce que les normes anciennes ne valent plus. Il s’agit moins d’ailleurs d’en édicter de nouvelles que d’indiquer les références actuelles d’une conduite sensée en matière de sexualité; car il faut inventer. Trouver soi-même sa route et réussir son mariage dans un monde fluide où l’expérience humaine actuelle a plus d’importance que les traditions normatives.

Amour, relation conjugale et langage

L’immense éventail des structures de parenté que nous révèlent les recherches ethnologiques démontre que la sexualité ne vise pas d’emblée la rencontre interpersonnelle de l’homme et de la femme, mais le groupe et sa permanence. La prise de conscience de l’autre en tant qu’être humain trouvera sans doute un épanouissement dans l’amour réciproque de l’homme et de la femme, mais les relations interhumaines n’apparaissent pas d’emblée comme une sublimation de la sexualité. L’homme ne devient pas homme en prenant conscience de l’altérité radicale inscrite dans la sexualité, c’est au contraire la lente histoire des relations humaines et la complexité croissante des liens qui lui font prendre conscience du sens nouveau que peut prendre la sexualité. Ce n’est que tardivement, très près de nous, que la sexualité s’épanouira, largement et non plus de manière exceptionnelle, en rencontres interpersonnelles. Du même coup l’érotisme, au lieu d’être la poussée du désir exaspéré par les limites de la loi, pourra se faire langage d’amour.

Or, la famille est transformée quand l’érotisme peut devenir, sans réprobation sociale, langage ambigu de l’amour. Dans les civilisations primitives, la femme est saisie comme signe et objet d’échange avant de l’être comme productrice de signes et sujet désiré; d’emblée pourtant, l’amour débordait les frontières de l’échange sexuel, dans le domaine économique comme dans l’échange d’expériences par le langage. Mais il a fallu des millénaires avant que l’érotisme – qui donne à l’acte physiologique une signification symbolique à un autre niveau que celui où il se réalise – se fasse expression de l’amour. Dire qu’il débouche aujourd’hui sur le langage n’est pas un romantisme oublieux de la force des pulsions sexuelles qui sont à l’origine de la rencontre des personnes en tant qu’homme et femme. C’est affirmer que la sexualité est une dimension de la société humaine dans son évolution même. Dimension d’une totalité telle qu’en aucun domaine on ne peut oublier le sexuel. L’accouplement se fait dans une société donnée, il obéit à des lois intériorisées ou s’accomplit contre elles, mais l’amour n’est pas l’épiphénomène d’un accouplement, ni une aura qui le prépare ou le prolonge. Comme tout langage, celui-là s’apprend, se compose et s’affine en créant une histoire et une culture. Toutefois, il ne faut pas oublier que le passage de la sexualité au langage est récent et nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Le danger est l’insignifiance et l’irresponsabilité; l’érotisme moderne est souvent langage sans contenu, au mieux esthétisme vide. Comme tout langage il peut mentir. Reste qu’il peut être aussi langage de l’amour, et cette émergence suppose que l’histoire culmine dans une société aux structures assez fortes pour n’avoir plus à se défendre ni de la passion, ni de la famille. Parallèlement, la tendance à une égalisation plus grande dans les rôles attribués aux différents sexes s’accentue, tandis que la traditionnelle ségrégation s’estompe à tous les niveaux de l’éducation.

La combinaison de l’échange verbal et de l’échange sexuel n’était pas si fréquente autrefois. Dans beaucoup de sociétés primitives, la familiarité avec la mère et la sœur persiste après le mariage et se trouve en opposition avec l’indifférence et le silence qui accompagnent les relations conjugales; le tissu des liens affectifs, lui aussi, est socialement réglé mais ne rejoint pas toujours les liens du couple. Que les «confidences sur l’oreiller», par contre, succèdent à un accouplement dont les deux buts normalement affirmés étaient la satisfaction d’une pulsion érotique et la transmission de la vie, un tel échange de confidences verbales suppose une lente évolution de la société. Il en existe peu d’exemples avant l’amour courtois; encore l’amour courtois est-il toujours adultère, tant il paraissait peu probable, au temps des troubadours, que l’on fût amoureux de sa femme. L’amour conjugal et le type de famille qu’il entraîne, à la fois plus fragile et plus unie, s’établit au niveau de l’échange verbal et de l’échange économique; il est l’aboutissement de siècles d’histoire. C’est à ce stade seulement que l’érotisme aussi peut se faire langage.

L’amour s’enracine dans une vie sociale où l’homme se fait plus homme et qui n’a pas surgi de la relation sexuelle. Mais cette affirmation est souvent mal comprise, comme si l’on faisait de l’amour une relation transcendante à la relation sexuelle; or, on affirme simplement que la relation sexuelle ne suffit pas à l’expliquer. Il faut renoncer, en ce domaine, au schème causal et ne pas réduire l’homme à une entité biologique complexe. Autrement dit, ce n’est pas la relation sexuelle qui explique l’amour, ni l’amour qui explique la relation sexuelle; mais l’amour donne un sens à la relation sexuelle et le sens ainsi conféré est véritablement nouveau; il n’a pas d’antécédents, il a seulement des conditionnements multiples sexuels d’abord.

La relation fondamentale: homme-femme, masculin-féminin

Le passage du parental au conjugal ne relativise pas seulement les rôles et les images, il affecte la compréhension même de l’homme et de la femme. Masculinité et féminité valaient dans la stabilité des traditions, ils s’évaporent dans la mouvance moderne. Tant que, dans une société fixe, le législateur croyait légiférer pour l’éternité – les Conventionnels en étaient encore persuadés –, masculinité et féminité ont pu être considérées commes des catégories définissables avec un contenu solide que n’affectaient pas les modifications superficielles. L’évolution rapide de nos sociétés met en lumière la relativité du passé et disperse les illusions rassurantes de la stabilité.

Les conduites sexuelles humaines ne sont pas d’emblée celles d’individus déjà établis dans leurs caractéristiques psychologiques et sociales en même temps que physiques, avant toute rencontre sexuelle de l’autre. La constitution de la personnalité s’opère dans le champ du désir, à travers de multiples conflits et leur résolution, le complexe d’Œdipe étant le plus connu à l’aube des genèses individuelles. C’est la relation même des sexes, à l’intérieur de la vie familiale, qui construit la personne et la colore de masculinité et de féminité.

Mais la vie familiale à son tour répercute dans une société donnée les images, rôles et modèles propres à chaque sexe. Il y a influence réciproque. Et tout change à la fois quand la civilisation change. L’opposition du masculin et du féminin est la traduction et la manifestation, dans une culture, d’une relation fondamentale. Ce qui est premier dans la sexualité humaine, ce n’est pas l’individu, abstraitement supposé déjà conscient de sa personnalité en quelque sorte indépendamment de l’autre sexe; c’est le dynamisme d’une relation créatrice de différenciations. Dans la rencontre et le face-à-face, l’homme et la femme découvrent qu’ils sont l’un pour l’autre, l’un par l’autre. La sexualité révèle que, fondamentalement, corps et esprit, la personne est au-delà d’elle-même.

L’altérité s’inscrit dans des déterminismes corporels qui ne l’expriment pas encore. La psychanalyse dévoile, par exemple, le rôle que joue l’interdit de l’inceste dans les rencontres originelles et familiales. L’amour qui naîtra plus tard, et de plus en plus librement dans les sociétés modernes, révèlera toujours davantage que chacun est pour l’autre appel et réponse, acceptation ou refus. La sexualité est vie relationnelle dont l’expression et l’harmonisation sociale ne peuvent, dans les sociétés industrialisées, continuer simplement celles des sociétés agraires.

Le sens de la sexualité n’est pas donné, mais à faire; il est à chercher non pas dans la nature, mais dans le monde de l’homme. Le corps sexué ne peut plus être considéré simplement comme instrument pour la transmission de la vie et la perpétuation du groupe; il n’est pas un simple donné objectif au service de l’espèce, mais à la fois l’être au monde et l’être à autrui de la personne. Il est vrai qu’il reste toujours possible de faire du corps de l’autre un objet pour des jeux érotiques, qui cessent de constituer une conduite signifiante dans la mesure où ils n’établissent aucune véritable communication humaine. Mais il faut aussi faire de l’objet un homme. L’humain, en tant qu’humain, peut devenir objet du désir.

L’unité de ce rapport mesure la valeur d’une culture; ou, si l’on veut, la place faite à la femme dans une civilisation permet de la juger. Dans notre société, les structures de parenté avaient abouti à une institution, le mariage, où le groupe était premier. Fécondité et procréation étaient des valeurs en soi auxquelles la femme semblait vouée par destin plus que par vocation. La permanence sociale réglait les jeux de l’amour. Le nouveau type de famille n’évacue pas ces valeurs mais les relativise. On veut d’abord le mariage pour la stabilité et le développement du couple; c’est aussi par rapport à son épanouissement qu’est envisagée la fécondité. On découvre en même temps que cet épanouissement importe au développement harmonieux de la personnalité enfantine. Par ailleurs, ce ne sont plus seulement les considérations sociales qui interviennent pour fixer le nombre d’enfants; l’équilibre du couple, là encore, mais aussi l’importance, pour la croissance humaine de l’enfant, des relations frères-sœurs interviennent pour normaliser l’espacement des naissances.

Finalement, même l’acte qu’on pourrait dire le plus «biologique», celui de l’enfantement, est à son tour humanisé. L’enfantement sans douleur ne supprime pas seulement les relents mythologiques d’une fatalité naturelle pesant sur la femme; la présence du père à l’accouchement, sa participation psychologique placent cet événement hors de l’histoire naturelle où il restait enclos et manifestent que la mise au monde de l’enfant est pleinement l’œuvre du couple. L’enfant entre d’emblée dans l’histoire humaine qu’ils ont décidé de faire à deux.

La famille de demain ne peut être ni définie, ni décrite. On ne peut que tracer quelques coordonnées du champ où elle est tout entière à construire. On sait seulement qu’elle sera moins large et plus fragile, indéfiniment variée dans ses nuances psychologiques et ses rôles affectifs et sociaux, plus tournée vers l’épanouissement de ses membres et vers l’avenir, débarrassée des déterminismes qui la condamnaient à perpétuer le passé et faisaient d’elle une «cellule sociale». On aura d’autant moins de raisons de redire le fameux: «Familles, je vous hais», que le pluriel n’évoquera plus la répétition du même, mais une diversité, ouverte encore à de nouvelles créations. Inventer de nouveaux rôles féminins qui n’emprisonnent plus, inventer ceux des hommes de telle sorte que le social ne se définisse plus par le seul masculin; inventer vraiment, au niveau du couple comme au niveau des diverses relations nouées entre hommes et femmes, pour que la promotion féminine ne soit pas confondue avec une fade équivalence des sexes. Rendre possible du même coup une éducation des enfants pleinement ouverte à la mixité.

La famille moderne se cherche en même temps que de nouveaux rapports sociaux entre hommes et femmes. Famille d’une société où le masculin et le féminin ne forment déjà plus deux mondes séparés, où le sexuel est désacralisé, et où le poids des interdits sociaux pèse moins lourd. Non plus la perpétuation d’une institution, non plus la transmission de traditions: une famille à faire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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